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Le monde des oiseaux

Où et comment implanter les éoliennes pour épargner les chauves-souris ?


Pour diminuer drastiquement le recours aux énergies fossiles et réaliser sa transition énergétique, la France s’est fixé l’objectif ambitieux de tripler ses installations d’éoliennes dans les 8 prochaines années.

Si le changement climatique est devenu le symbole de l’urgence environnementale, on ne doit pas oublier les autres menaces qui pèsent sur l’environnement et contribuent à l’effondrement de la biodiversité.


RTE

Certaines énergies renouvelables, présentées comme le fer de lance de la lutte contre le changement climatique, sont paradoxalement l’une de ces menaces. II devient ainsi primordial de planifier leur développement en prenant en compte les enjeux de biodiversité.

Collisions avec les pales

Dès les années 1990, plusieurs effets néfastes de l’éolien sur la faune ont en effet été constatés. On en distingue principalement deux. Le premier concerne la mortalité par collision avec les pales chez les chauves-souris, les oiseaux et les insectes.

Ces mortalités se produisent dans des quantités qui sont en mesure de porter atteinte à la survie de certaines espèces sur le court et moyen terme. Ainsi, le développement de l’éolien pourrait conduire à l’extinction de la chauve-souris cendrée, une espèce migratrice nord-américaine.

En France, certaines chauves-souris – comme la Pipistrelle de Nathusius, la Noctule de Leisler et la Noctule commune – paient un lourd tribut chaque année ; leur état de conservation s’est dégradé entre 2009 et 2017.

La Noctule commune est désormais classée comme « vulnérable » sur la liste rouge des mammifères français ; cela est en partie lié au fait que « le développement de la production d’énergie éolienne a particulièrement affecté cette espèce migratrice de haut vol ».

Noctules communes.
Laurent Arthur

Des habitats dégradés

Les seconds effets délétères concernent la forte diminution de la qualité des habitats engendrée par la présence d’éoliennes.

Chez les chauves-souris, cet effet est mesurable jusqu’à une distance d’au moins un kilomètre et se traduit par une diminution progressive de l’activité au fur et à mesure qu’on se rapproche des éoliennes.

Or on sait que la dégradation des habitats est l’une des causes majeures de déclin de nombreuses espèces.

Permis de construire sous conditions

Toutes les espèces de chauves-souris sont protégées en France. Il est donc interdit de les perturber intentionnellement ou de les tuer.

Afin d’obtenir le permis de construire, le développeur éolien doit donc apporter la garantie que les impacts du futur parc sur les chauves-souris seront négligeables. Pour cela, il engage un bureau d’étude qui réalisera une « étude d’impact », avec le contrôle et l’avis des services de l’État pour la région concernée.

Le bridage pour réduire les impacts

Depuis quelques années, une méthode phare de réduction de l’impact éolien a été mise en place, mais n’est toujours pas appliquée de façon optimale.

Il s’agit d’arrêter les éoliennes – on parle de « bridage » – lorsque les conditions météorologiques sont les plus favorables à l’activité des chauves-souris. Ce bridage, lorsqu’il est mis en place, est appliqué par vent relativement faible engendrant donc une perte de production électrique très faible.

Bien que cette méthode soit appliquée sur les parcs les plus récents, des mortalités de chauves-souris continuent à être recensées. En effet, le bridage ne permet qu’une réduction partielle de la mortalité. Or chez ces espèces à cycle de vie long et faible fécondité (comme par ailleurs les éléphants d’Afrique ou les grands cétacés), une faible mortalité a des conséquences importantes sur le devenir des populations.

Dix ans après l’évolution réglementaire qui imposait la réalisation d’une étude d’impact dans ce secteur d’activité, nous sommes encore loin de maîtriser les impacts de l’éolien sur les chauves-souris.

Parmi les raisons de cet échec figure probablement le fait que chaque étude d’impact de futur parc éolien est réalisée au cas par cas et sur une seule année, alors que l’activité des chauves-souris sur un site est variable d’une année à l’autre et dépend d’une combinaison de facteurs météorologiques et paysagers.

Mettre la biodiversité au cœur des préoccupations

Un autre problème majeur est lié au fait que les sites d’implantation sont d’abord choisis, et c’est assez logique, sur des critères de production énergétique et de contraintes liées aux activités humaines (aéronautiques notamment), et très secondairement en fonction des enjeux de biodiversité.

Cet état de fait va à l’encontre de la séquence « éviter-réduire-compenser » formalisée en juillet 2010 par la loi Grenelle II et qui demande que les enjeux environnementaux soient pris en compte dès la conception du projet, « alors que toutes les options sont encore possibles ».

Encore faut-il que des cartes des enjeux de biodiversité soient disponibles, accessibles et reconnues par les services instructeurs…

L’exemple du programme Vigie-Chiro

Pourtant, les données existent. La France bénéficie de tout un réseau d’observateurs de la biodiversité ; on peut citer le programme de sciences participatives Vigie-Chiro par exemple.

Dans le cadre de cette initiative lancée en 2006 – qui implique 500 professionnels et bénévoles coordonnés par des chercheurs du Muséum national d’histoire naturelle –, l’activité des chauves-souris est quantifiée sur tout le territoire français au moyen de détecteurs d’ultrasons.

Vidéo de présentation de Vigie-Chiro (Vigie Nature, 2020).

Ce programme aide à évaluer l’état des populations et contribue notamment à l’établissement des listes rouges d’espèces menacées par l’UICN. Il a par exemple mis en évidence un déclin de près de 88 % pour la Noctule commune sur la période 2006-2019.

Ce programme permet également de prédire la distribution des principales espèces de chauves-souris en France et donc de définir les zones à enjeux importants. Ainsi, pour la Noctule commune, on est frappé de voir que les grands fleuves français et leurs affluents concentrent une large part de l’activité, de même que la région Centre-Val de Loire.

Carte de la distribution prédite des populations de Noctules communes.
MNHN, CC BY-NC-ND

Bien orienter le choix des sites éoliens

Ces cartes tiennent compte des variations de l’activité sur plusieurs années ; elles pourraient être utilisées parallèlement à la cartographie des gîtes de chauves-souris afin que ce type d’information soit pris en compte lors du choix du site d’implantation des éoliennes ; il pourrait ainsi s’additionner aux autres contraintes, comme celles de l’aéronautique.

Cette prise en compte permettrait d’orienter les études préimplantatoires vers des sites où les enjeux de biodiversité sont a priori moindres ; cela limiterait non seulement les impacts sur la biodiversité, mais aussi d’emblée les coûts associés à la réorientation probable du projet.

Le coût associé au bridage des éoliennes pourrait être anticipé de la même manière. À proximité d’un fleuve comme la Loire, par exemple, on s’attend à ce que l’étude d’impact sur le terrain révèle de forts niveaux d’activité chez la Noctule commune et donc à ce qu’il faille brider fortement les éoliennes pour réduire les collisions avec cette espèce, ce qui entraînerait une perte de production électrique plus conséquente.

Redoubler de prudence, notamment outre-Mer

Si ces cartes de distribution des espèces reflètent à l’heure actuelle le plus objectivement les enjeux liés aux chauves-souris en France métropolitaine, elles doivent faire l’objet d’une mise à jour régulière ; il s’agit d’intégrer les nouvelles données, les avancées méthodologiques (statistiques notamment). Un des enjeux concerne l’amélioration de la résolution spatiale (et donc du caractère opérationnel) de cette cartographie.

En outre-Mer, les connaissances sur la distribution spatiale et temporelle des chauves-souris sont malheureusement encore très lacunaires, alors même que ces territoires concentrent de forts enjeux de conservation en abritant des populations réduites et des espèces endémiques (comme la Roussette noire à la Réunion ou le Murin de la Martinique).

Dans ces zones, on a pour l’instant peu de connaissances sur l’identité des espèces de chauves-souris les plus à risque, leurs hauteurs de vol et leurs habitats préférentiels. Ces incertitudes engagent à la prudence et à l’anticipation, ainsi qu’à poursuivre les efforts pour améliorer les connaissances dans ces territoires.

Rappelons qu’aux prémices du développement éolien en Europe occidentale et en Amérique du Nord, on ne savait pas que les éoliennes impactaient à ce point ces mammifères volants. Aujourd’hui, c’est un fait avéré.


Kévin Barré, Yves Bas, Jérémy Froidevaux, Jean‑François Julien, Christian Kerbiriou, Camille Leroux, Isabelle Le Viol et Julie Marmet (Centre d’écologie et des sciences de la conservation, MNHN) sont co-auteurs de cet article.



Charlotte Roemer, Post-doctorante, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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