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Ski, montagne et biodiversité : chut, c’est l’hiver !

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Dans les stations de sport d’hiver, les mesures prises pour faire face à la Covid-19 ont créé une situation inédite ; cette année, les remontées resteront fermées aux 11 millions de personnes habituées à fréquenter les pistes.

Cela n’empêche pas les stations d’accueillir les visiteurs pour s’adonner à des activités qui ne nécessitent pas d’équipements particuliers et peuvent être pratiquées partout – comme la randonnée à ski, les raquettes à neige ou le ski de fond. Ces loisirs annoncent peut-être un nouveau rapport à la montagne, frappée par le manque de neige récurrent ; un nouveau rapport à la fois plus respectueux de l’environnement et moins dépendant des aménagements destinés à la pratique du ski alpin.

Randonnée en montagne.
Fabrizio Conti/Unsplash

Un environnement montagnard perturbé

Comme pour la plaisance en zone maritime, les sports d’hiver impliquent des aménagements aux lourdes conséquences sont l’environnement montagnard ; depuis des décennies, des milliers de kilomètres de pistes se cumulent dans les massifs, à toutes altitudes, défigurant les paysages.

Dans les Alpes comme ailleurs, ce développement contribue fortement à l’économie des régions de montagnes. Et il s’accompagne de problèmes associés aux aménagements de la nature : destruction et modification d’habitats par l’urbanisation de zones rurales et naturelles, augmentation globale et saisonnière de la population montagnarde, inconvénients liés au tourisme de masse, été comme hiver (il y deux « saisons » en montagne !).

Avec le réchauffement climatique et la raréfaction des précipitations neigeuses, surtout en basses et moyennes altitudes, les besoins en eau s’accroissent et les prélèvements modifient les régimes hydriques des bassins versants, dont dépendent certains fleuves. La neige artificielle nécessite par exemple un ensemble d’aménagements pour l’eau qui s’ajoutent aux aménagements classiques.

Pyrénées : le réchauffement climatique, un véritable casse-tête pour les stations de ski (France 3 Occitanie/Youtube, janvier 2020).

Mais c’est surtout l’accroissement des surfaces construites qui modifie les paysages ; en entraînant un accroissement des besoins, des équipements et des services, cela multiplie les impacts, directs ou indirects, sur l’environnement montagnard.

De l’entretien des pistes (comme la coupe des arbres) à la multiplication des câbles (que viennent percuter les oiseaux), la fréquentation hivernale et estivale impacte la biodiversité animale et végétale. La faune est dérangée, les écosystèmes affaiblis (empêchant leur évolution naturelle, favorisant les espèces invasives), la nature des sols modifiée (avec une érosion accrue sur les fortes pentes).

Cet ensemble de perturbations est bien connu et étudié ; il questionne les professionnels de la montagne.

Sous la neige, la vie continue

Pour l’observateur attentif, les traces animales laissées sur la neige témoignent de l’activité de la biodiversité montagnarde au cours de l’hiver.

De véritables scènes de vie et de chasse s’impriment ainsi de manière fugace dans la neige, vite balayées par le vent ou recouvertes, le plus souvent dans le calme de la nuit. La course des prédateurs, la fuite des proies, quelques plumes ça et là, des touffes de poils, des taches de sang… Beaucoup de mammifères et d’oiseaux se déplacent, laissant l’empreinte de leurs petites pattes.

Le renard et les petits carnivores comme les mustélidés (belette, fouine, etc.) guettent les campagnols qui sortent parfois, ou encore le lièvre variable si difficile à voir avec sa livrée blanche « spéciale neige ». Ses traces sont faciles à reconnaître, avec ses pattes arrière longues et celles de devant, courtes… quand son allure est faible. En mode « course », les pattes arrière passent devant et donnent des traces très caractéristiques.

Traces dans la neige
Les traces de lièvre (gauche) voisinent avec celles des skieurs….
Romain Garrouste/MNHN, CC BY-NC-ND

En hiver, la montagne devient le domaine de l’« ichnologie », c’est-à-dire l’étude des traces des animaux – souvent confondue ou associée avec la « paléoichnologie » qui s’intéresse aux traces fossiles.

Le lagopède alpin, cette perdrix des neiges, fréquente ces mêmes biotopes et passe souvent inaperçu avec sa livrée immaculée. Toutes ces traces se mélangent parfois à celle des skieurs, mais, on peut s’en désoler, peu les observent.

Autre source d’émerveillement avec la faune qui vit sous la neige, mais sans forcément hiberner. Sous la couche neigeuse, la végétation continue en effet à vivre, respirer ; les sols vivants dégagent de la chaleur. Cette chaleur fait fondre quelques centimètres de neige, dégageant ainsi une surface de vie, éclairée par le jour ; même à 2 mètres de profondeur sous la neige, voire davantage, la vie continue !

Petits rongeurs, insectes, microorganismes poursuivent leur existence, certes au ralenti, mais protégés par la neige des aléas climatiques en limitant les températures extrêmes de l’extérieur. C’est une sorte d’« effet igloo » (appelé subnivum) qui profite à cette vie cachée de la montagne, réveillée bien avant la fonte des neiges qui laissera apparaître une herbe déjà bien verte et habitée.

Boreus hyemalis, aussi appelé « puce des neiges ».
I.Sáček/Wikimedia

Au pied des pentes neigeuses, dans les névés, une faune aquatique et hygrophile (qui aime l’humidité) se développe lors de la fonte. C’est le cas des insectes spécialisés comme les mécoptères Boréidés, de véritables relictes en Europe ou en Amérique du Nord, inconnus ailleurs (« endémiques »), ou encore de quelques collemboles qui adorent les pentes neigeuses.

Faire évoluer les équipements et les pratiques

Sous les pistes de ski (où la végétation a été coupée), recouvertes de neige naturelle ou artificielle, compactées et recompactées par les skieurs, les dameuses, cette vie a forcément été modifiée. Ces prairies artificielles forment un écosystème « bloqué » dans sa dynamique, qui ne peut atteindre son climax (c’est-à-dire donner son potentiel en matière de stockage de carbone, par exemple, et en diversité d’organismes).

Même le bruit des skieurs et des équipements (les remontées notamment) constitue un facteur de perturbation important ; ou encore quand les randonneurs s’approchent trop près des animaux qui doivent en cette période économiser l’énergie pour lutter contre le froid : pour eux, toute fuite représente une dépense d’énergie à compenser…

Depuis quelque temps les grandes stations – qui jouxtent souvent des zones protégées – cherchent à faire évoluer leur image et leur positionnement en s’engageant dans des projets vertueux en matière d’environnement.

Un nouveau rapport entre ski, montagne et biodiversité doit être trouvé : il s’agit de faire évoluer les installations existantes et de bien réfléchir aux nouveaux aménagements dans un contexte de réchauffement climatique.

D’autres pratiques sont possibles en montagne : quand vous utiliserez vos raquettes, pensez au campagnol qui lutte pour sa survie sous vos pas, tout près du sol. Regardez les innombrables traces de vie, comme un alphabet hiéroglyphique de la biodiversité montagnarde. Et n’oubliez pas… chuuuuut !



Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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