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L’eider à duvet, un canard de mer qui contribue à sa propre conservation

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L’eider à duvet est un canard de mer qui niche en colonies sur des îles le long des côtes du Maine jusqu’au Labrador, ainsi que dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent, au Québec.

Le duvet d’eider a une propriété unique de cohésion grâce à des crochets microscopiques sur les barbules, élément de base d’une plume de duvet. L’enchevêtrement de barbes, constituées de barbules, emprisonne des pochettes d’air qui confèrent au duvet son pouvoir isolant. Ces caractéristiques exceptionnelles du duvet d’eider ont été mises à profit depuis des centaines d’années pour confectionner des couettes de lit communément appelées « édredon », du danois eiderdunn.

Au Canada, la récolte de duvet d’eider est encadrée par la Loi sur la Convention concernant les oiseaux migrateurs. Les cueilleurs doivent obtenir un permis émis par Environnement et Changement climatique Canada et suivre un protocole rigoureux qui vise à minimiser le dérangement potentiel lors de la visite d’une colonie. Les cueilleurs sont aussi tenus de maintenir un registre des nids observés sur une colonie ce qui permet de faire le suivi des populations d’eiders.

Professeur associé au département des sciences biologiques de l’UQAM, mes intérêts de recherche portent sur l’écologie et l’aménagement des oiseaux migrateurs en particulier les canards, les oies et les bernaches. Comme administrateur de la Société Duvetnor, je coordonne les opérations de récolte de duvet d’eider sur les îles de l’estuaire du Saint-Laurent. Dans cet article, vous découvrirez que l’eider à duvet est une espèce remarquable tant par sa biologie que ses relations avec les humains.

Du duvet pour garder les œufs au chaud

Chaque colonie comporte de quelques dizaines à quelques milliers de nids. Les eiders partagent leurs îles de nidification avec les goélands argentés et les goélands marins, qui sont des prédateurs des œufs d’eiders et des canetons.

Les femelles reviennent année après année sur la même île pour nicher et peuvent réutiliser le même nid. Les changements de colonies sont très rares, d’où l’importance de protéger les îles de nidification. Une femelle commence à nicher vers 3 ans et peut vivre jusqu’à 20 ans.

Femelle eider à duvet sur son nid.
(Francis St-Pierre), Fourni par l’auteur

Chaque femelle eider pond entre quatre et six œufs dans un nid placé au sol qu’elle garnit de duvet afin de garder les œufs au chaud et de les camoufler de la vue des prédateurs. En arrachant les plumes de duvet de leur poitrine, les femelles exposent une plaque incubatrice qui permet un meilleur transfert de chaleur aux œufs pour assurer le développement des embryons.

Récolter le duvet permet aussi de faire un suivi de la population

Depuis 2003, je dirige un projet de recherche sur les eiders de l’estuaire qui vise à comprendre la dynamique de leur population. Les membres de mon équipe se joignent aux cueilleurs de duvet pour capturer et baguer les femelles lorsqu’elles quittent leur nid. Les données de baguage permettent d’estimer entre autres les taux de survie et de fidélité des femelles aux colonies. Nos résultats ont montré que les populations d’eiders de l’estuaire sont relativement stables.

Une seule visite par colonie est autorisée par année et la récolte doit être synchronisée avec la fin de l’incubation, qui dure en moyenne 26 jours. Le duvet ne peut être récolté après la nidification, car il devient rapidement détrempé par la rosée et la pluie et donc inutilisable. Les éclosions sont assez synchrones et les femelles quittent leur nid avec leurs jeunes au plus tard 24 heures après l’éclosion du dernier œuf.

Nid d’eider à duvet
Nid d’eider à duvet.
(Francis St-Pierre), Fourni par l’auteur

Dans l’estuaire du Saint-Laurent, la récolte de duvet se faisait au début juin il y a 25 ans, alors que l’opération se déroule maintenant à la fin du mois de mai. Ce devancement de la saison de nidification des eiders est une démonstration des effets des changements climatiques.

L’équipe de cueilleurs doit progresser systématiquement dans une colonie sans repasser sur leurs pas afin de permettre aux femelles de revenir sur leurs nids, ce qu’elles font dans les minutes ou heures après le passage des cueilleurs.

La quantité de duvet récolté dans chaque nid varie en fonction de l’abondance du duvet présent. La règle étant d’en laisser suffisamment pour pouvoir recouvrir les œufs, comme le ferait une femelle lorsqu’elle quitte son nid, ce qu’elle fait une fois par jour pour aller s’abreuver. Contrairement aux autres espèces de canards, les femelles eiders ne s’alimentent pas durant la période d’incubation. Ce comportement particulier résulte possiblement de la pression de prédation par les goélands sur les nids d’eiders.

Une ressource luxueuse

Le duvet récolté sur les colonies doit être nettoyé pour enlever brindilles, plumes et autres débris qui se retrouvent dans les nids. En fait, seulement 15 à 20 % du duvet récolté sur une colonie résulte en du duvet épuré prêt pour la confection de couettes. Il faut environ 170 nids pour produire 1 kg de duvet épuré. La production mondiale annuelle de duvet d’eider se situe entre 4 000 et 5 000 kg, dont environ 70 % proviennent de l’Islande, 20 % du Canada et le reste du Groenland, Norvège, Finlande et Russie.

sacs contenant du duvet
Duvet récolté dans 2 530 nids d’eiders sur l’île Blanche par la Société Duvetnor en 2016.
(Francis St-Pierre), Fourni par l’auteur

Considérant qu’une couette requière environ 1 kg de duvet, on réalise que la production annuelle de couettes est très limitée, d’où le prix élevé qui peut varier entre 6 000$ et 10 000$ selon la dimension de la couette. Le prix du gros obtenu pour la vente du duvet varie d’une année à l’autre et peut atteindre 1 500$ par kg.

Réinvestir les profits pour protéger l’espèce

Au Québec, la Société Duvetnor, un organisme à but non lucratif voué à la conservation des îles du Bas Saint-Laurent, fait la récolte du duvet depuis 40 ans sur une douzaine de colonies de l’estuaire. Les revenus générés par la commercialisation du duvet ont permis à Duvetnor d’acheter des îles fréquentées par les eiders et autres espèces d’oiseaux marins. L’île aux Lièvres, les îles du Pot à l’eau-de-vie et l’archipel des Pèlerins ont ainsi été protégés.

bateau qui se dirige vers une île
Excursion au phare de l’île du Pot à l’eau-de-vie à bord du bateau Le Renard. Cette activité écotouristique est offerte par la Société Duvetnor grâce, entre autres, aux revenus issus du duvet d’eider.
(Patric Nadeau), Fourni par l’auteur

Les revenus du duvet permettent aussi à Duvetnor d’offrir un programme d’écotourisme qui propose aux visiteurs de découvrir les îles du Bas Saint-Laurent. Des séjours en auberge, en chalets ou en camping permettent aux vacanciers d’observer, entre autres, des couvées de canards eiders qui s’alimentent de petits invertébrés aquatiques le long des rives des îles.

Ce contact privilégié avec la nature permet aux visiteurs de prendre conscience de l’importance de la conservation de ces milieux naturels protégés en partie par les revenus générés par le duvet.

Les eiders contribuent donc véritablement à leur propre conservation.



Jean-François Giroux, Professeur associé, Département des sciences biologiques; écologie et aménagement des oiseaux migrateurs, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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